Admirer un assassinat : quand les médias oublient les principes

Une fascination inquiétante pour la technicité du crime

Sur certaines chaînes d’information en continu, à des heures de grande écoute, on entend des journalistes se montrer admiratifs de la précision avec laquelle les services israéliens parviennent à assassiner des scientifiques iraniens liés au programme nucléaire. La question morale ne semble plus être posée.

Le langage est révélateur : on parle de « réussite », de « finesse opérationnelle », de « coup de maître » — comme si l’on décrivait une opération chirurgicale ou un fait d’armes. Cette admiration technicienne anesthésie le jugement moral.

Ce phénomène n’est pas nouveau. Déjà, certaines opérations de la CIA ou du Mossad faisaient l’objet de récits presque romancés dans les années 1980. Mais aujourd’hui, cette fascination est devenue banale, normalisée, presque attendue.

Le silence sur les victimes : qui étaient ces scientifiques ?

Jamais, ou très rarement, ne se pose la question de savoir qui sont réellement ces scientifiques iraniens. Sont-ils membres du régime ? Patriotes engagés ? Techniciens contraints ? Chercheurs passionnés ?

Rien ne dit qu’ils sont des fanatiques. Rien ne permet de les réduire à une menace. Leur seul tort, parfois, est de travailler dans un domaine stratégique pour leur pays. Fallait-il tuer Oppenheimer, père de la bombe américaine ? Von Braun, ingénieur nazi devenu héros américain ? La comparaison choque, mais elle est logique.

L’humanité de la victime disparaît sous l’efficience de l’acte. Et c’est cela, le vrai danger.

Une morale à géométrie variable

Si un État assassinait un ingénieur israélien, américain ou français, les mots changeraient : ce ne serait plus un « acte préventif », mais un attentat. L’indignation serait unanime, le langage implacable. Les démocraties se parent d’un droit à l’exception qui ne vaut que pour elles.

L’arme atomique elle-même n’est pas prohibée pour les puissances qui l’ont déjà. Les traités sont à double vitesse, et la légitimité repose davantage sur la géopolitique que sur la morale.

Il en va de même pour les armes chimiques et biologiques : des présomptions fortes pèsent sur plusieurs grandes puissances nucléaires, qui pourtant dénoncent vertueusement les violations de ces conventions par d’autres. Le respect des traités, des valeurs, de la légalité, semble proportionnel à l’intérêt national du moment.

Quand le crime devient spectacle

Cette dérive est aussi médiatique. Le journalisme, au lieu d’interroger, devient souvent commentateur de performance. On parle stratégie, efficacité, secret bien gardé — mais jamais principe.

Admirer un assassinat revient à inverser l’échelle des valeurs. Ce qui était autrefois une transgression devient une prouesse.

C’est ce que dénonçait déjà Hannah Arendt : la banalité du mal ne vient pas du sadisme des bourreaux, mais de l’oubli du jugement, du fait que l’on cesse de penser les actes autrement qu’en termes de résultats.

Aujourd’hui, on tue donc, on juge ensuite, et on oublie rapidement. La société moderne, fascinée par la puissance, s’éloigne de l’humanisme qu’elle proclame.

Conclusion

Les scientifiques iraniens assassinés n’étaient peut-être pas des saints. Mais ils étaient des hommes. Leur vie ne peut être effacée par le seul argument de la sécurité. S’interroger sur la légitimité de ces exécutions, ce n’est pas défendre le régime des mollahs, c’est défendre le principe selon lequel la fin ne justifie pas toujours les moyens.

Admirer un assassinat, c’est déjà oublier la frontière entre civilisation et sauvagerie.