Honnêteté, naïveté et pouvoir : quand la vertu ne fait pas recette

« Il faut être un peu menteur pour gouverner » disait Mitterrand. À croire que la sincérité est un handicap, et que la vertu, dans l’arène politique, se paie comptant.

Il y a des constantes troublantes dans les jugements que portent les sociétés sur leurs dirigeants. L’une des plus paradoxales est la suivante : l’honnêteté, qu’elle soit intellectuelle ou politique, est souvent perçue non comme une vertu, mais comme une faiblesse. Celui qui agit sans double jeu, qui tente de dire la vérité, qui ne travestit pas les faits à des fins électoralistes, est jugé naïf, froid ou maladroit. Inversement, l’homme rusé, complexe, manipulateur, finit par être admiré pour son habileté. Cette distorsion entre morale et prestige n’est pas nouvelle, mais elle s’exacerbe dans les sociétés du soupçon.

Trois présidents, trois postures

Prenons trois figures centrales de la Cinquième République : Charles de Gaulle, François Mitterrand et Emmanuel Macron. Chacun a exercé le pouvoir en incarnant une vision de la France, une relation au réel et une forme d’autorité. Mais tous trois n’ont pas été jugés à l’aune de leur honnêteté supposée.

De Gaulle, le moraliste vertical

Il demeure dans l’imaginaire collectif comme un homme de principes, indépendant, prêt à démissionner plutôt que de se renier. Sa stature historique lui confère une aura morale indiscutable, même s’il fut parfois autoritaire et sourd à certaines voix discordantes. Il incarne une honnêteté de posture, forgée par l’histoire et la guerre.

Mitterrand, le sphinx

Cynique, calculateur, stratège hors pair, Mitterrand savait mentir sans se faire haïr. Il dissimulait ses alliances, ses objectifs réels, sa maladie. Et pourtant, il fut réélu, respecté, parfois adulé. On lui pardonna son double langage parce qu’il savonnait les vérités avec du style, parce qu’il inspirait une fascination quasi littéraire pour le pouvoir.

Macron, l’ingénieur honnête

Emmanuel Macron, quant à lui, s’est imposé comme un président technicien, rationnel, réformateur, souvent en avance sur le consensus. Il n’a jamais tenté de séduire par le mensonge. Il assume ses choix, expose les contraintes, et cherche à gouverner par la raison. Et pourtant, il suscite une hostilité viscérale, comme si sa sincérité analytique — parfois maladroite dans la forme — venait heurter une opinion formatée par la démagogie.

Ce que la société récompense : le récit, pas la réalité

Le malentendu est profond. Dans une démocratie de l’image et du buzz, le storytelling l’emporte sur l’honnêteté. Celui qui manie l’ambiguïté et l’émotion flatte le désir d’adhésion ; celui qui parle vrai impose un effort cognitif, parfois vécu comme une agression. La vérité devient suspecte dès qu’elle demande à être comprise, nuancée, expliquée. Le doute profite alors à celui qui ment avec charisme plutôt qu’à celui qui dit vrai avec sécheresse.

Une époque sans crédit moral

Ce paradoxe n’est pas uniquement politique : il est anthropologique. Dans les entreprises, dans les médias, dans la sphère publique comme dans les relations privées, la franchise est souvent assimilée à une forme de naïveté ou d’inadaptation sociale. Les enfants eux-mêmes, dès l’école, apprennent à composer, à calculer, à ‘jouer le jeu’. La transparence inquiète, car elle expose, là où le calcul rassure.

En miroir : et si la sincérité nous mettait mal à l’aise ?

Le rejet de l’honnêteté n’est peut-être pas un rejet de la vertu en soi, mais le reflet d’une société en perte de repères communs. Dans un monde saturé de récits concurrents, celui qui tente de dire une vérité nue — qu’elle soit économique, écologique ou géopolitique — se trouve désarmé. Il ne parle plus la langue du spectacle, ni celle de la revendication émotionnelle. Il détonne.

« Le peuple préfère un mensonge qui rassure à une vérité qui dérange » — ce vieux constat, attribué à tort ou à raison à divers penseurs, résonne plus que jamais.

Conclusion : il est urgent de réhabiliter l’honnêteté

Ce n’est pas l’honnêteté qui est naïve, c’est notre époque qui l’est devenue à force de refuser de la croire possible. Si nous voulons sortir du cycle populiste et du cynisme généralisé, il faudra redonner du crédit à la parole claire, à l’explication, à la rigueur. Ce n’est pas un combat spectaculaire, mais un travail de fond — celui de la culture, de l’éducation, de l’exemple.