Introduction
Le défilé militaire du 9 mai à Moscou illustre, chaque année, la puissance du récit historique russe autour de la Seconde Guerre mondiale. Mais derrière la solennité des parades se cache une mémoire partielle et orientée, où les héritiers de ceux qui combattirent réellement l’Axe sont absents, et où ceux qui n’existaient pas encore se parent des lauriers de la victoire. Cette relecture de l’histoire n’est pas qu’un exercice symbolique : elle dit beaucoup sur la manière dont les régimes politiques – autoritaires ou démocratiques – traitent le souvenir, la guerre, et surtout, la vie humaine.
1. Une victoire incontestable, mais collective
L’Union soviétique a joué un rôle central dans la défaite de l’Allemagne nazie, au prix de sacrifices humains considérables. Cependant, cette victoire n’aurait sans doute pas été possible sans l’ouverture d’un second front à l’ouest par les Alliés, les débarquements en Italie, en Provence et en Normandie, ainsi que l’aide massive en matériel fournie par les États-Unis. L’histoire, pourtant, est souvent racontée dans une perspective exclusivement nationale.
2. Le paradoxe historique de Taïwan
Ironie de l’histoire : l’armée nationaliste de Tchang Kaï-chek, réfugiée à Taïwan, a été l’un des piliers de la lutte contre le Japon dès 1937, et siégeait parmi les vainqueurs à la création de l’ONU. Aujourd’hui, Taïwan est exclue de la scène internationale, tandis que l’Armée populaire de libération chinoise, héritière d’un régime né en 1949, défile à Moscou pour célébrer une victoire à laquelle elle n’a pas participé. Une démonstration éclatante de la manière dont le présent réécrit le passé à sa convenance.
3. L’héritage de Joukov : efficacité militaire et hécatombe
Le maréchal Gueorgui Joukov, stratège emblématique de l’Armée rouge, incarne une forme de guerre fondée sur le nombre et l’endurance, souvent au prix de pertes humaines gigantesques. Des batailles comme celles de Rjev ou Berlin ont vu des rapports de pertes pouvant aller jusqu’à 20 soldats soviétiques pour un Allemand. Cette stratégie d’attrition, brutale mais efficace, semble trouver un écho contemporain dans la guerre en Ukraine, où la Russie semble prête à sacrifier massivement ses soldats pour user son ennemi.
4. La mort au combat : une asymétrie politique
Les régimes autoritaires disposent d’un ‘avantage’ certain : ils peuvent masquer les pertes, contrôler l’information, et se dispenser du consentement populaire. Dans ces systèmes, la vie humaine devient une variable d’ajustement stratégique. À l’inverse, les démocraties sont contraintes par leurs opinions publiques, leurs médias libres, et une éthique politique fondée sur la valeur de chaque individu. Cela rend le coût humain politiquement plus difficile à accepter – et crée une vulnérabilité que certains adversaires n’hésitent pas à exploiter.
Conclusion
La guerre révèle la structure morale des régimes. Là où l’autoritarisme banalise la mort et s’appuie sur une mémoire instrumentalisée, la démocratie tente, parfois douloureusement, de concilier efficacité militaire et respect de la vie humaine. Ce dilemme n’est pas nouveau, mais il reste, aujourd’hui encore, au cœur des conflits géopolitiques contemporains.
Note: certains analysent la présence de militaires chinois dans le défilé de commémoration des 80 ans de la victoire « Russe » du 9 Mai comme un soutien inconditionnel de la Chine à la Russie. Ce n’est pas faux mais, pour être complet, il est bon de préciser que ces militaires chinois étaient déjà présent en 2015 et 2020 pour respectivement les 70 et 75 ans de cette comémoration.