De la rhétorique guerrière à la disqualification du doute
Le discours récent de Pete Hegseth, secrétaire à la Défense des États-Unis, saluant l’action militaire de son pays contre l’Iran dans un ton lyrique à la gloire du président Trump, a suscité une onde de sidération. La glorification du chef, l’invocation du destin national et l’abolition du doute rappellent dangereusement les pratiques des régimes autoritaires du XXᵉ siècle. En comparant ce discours aux rhétoriques de Mao, Staline ou d’autres figures historiques du pouvoir charismatique absolu, on ne cède pas à l’exagération : on fait œuvre de lucidité politique.
1. Une rhétorique de la toute-puissance
Dans son allocution, Hegseth présente l’intervention militaire non comme un acte stratégique à analyser, mais comme un fait historique majeur, guidé par la clairvoyance d’un homme exceptionnel. Le président Trump est ainsi décrit comme celui qui a « sauvé l’Amérique », qui a « restauré sa grandeur », qui a « osé là où d’autres ont failli ». Ce vocabulaire, emprunté au registre épique, sert à construire un mythe : celui d’un chef visionnaire, seul contre tous, incarnation vivante de la nation.
2. Quand la démocratie se dépolitise
Le problème majeur d’un tel discours n’est pas seulement sa démesure : c’est l’effacement du doute. Or, dans toute démocratie véritable, le doute est vital : il garantit l’espace du débat, de la contestation, de la vigilance. En érigeant un homme en symbole incontestable, le discours d’Hegseth étouffe ce droit au questionnement. On quitte alors le champ politique pour entrer dans celui de la foi — une foi civile, presque religieuse, qui transforme l’autorité en dogme.
3. Du charisme au césarisme
Max Weber parlait de « domination charismatique » pour désigner un pouvoir fondé non sur la loi ou la tradition, mais sur la croyance dans les qualités exceptionnelles d’un individu. Ce type de domination, lorsqu’il envahit une démocratie, devient un poison lent. Le césarisme qui en découle transforme le chef en héros salvateur et les contre-pouvoirs en ennemis de la nation. Ce fut le chemin de bien des républiques mortes dans les bras d’un homme fort.
Conclusion : vigilance et mémoire
Le discours de Pete Hegseth, s’il ne marque pas à lui seul la fin de la démocratie américaine, en révèle une fracture inquiétante. Quand le langage officiel devient messianique, quand l’État se confond avec un homme, et quand la guerre devient un récit de gloire individuelle, alors l’histoire frappe à la porte. Et elle ne prévient pas deux fois.
Résonances historiques
– Mao Zedong : surnommé « le Grand Timonier », il était glorifié comme l’incarnation même de la vérité révolutionnaire. Ses actions, y compris les plus meurtrières (comme le Grand Bond en avant), étaient présentées comme des pas vers la lumière.
– Joseph Staline : appelé « le petit père des peuples », il concentrait tout pouvoir, et son culte était entretenu par la peur et l’hyper-loyauté des cadres.
– Benito Mussolini ou Adolf Hitler : eux aussi furent portés par une rhétorique d’homme providentiel, accusant les élites traditionnelles d’inaction, et justifiant la force comme seule voie du salut national.
L’histoire ne se répète pas, mais elle bégaie. Une démocratie qui glorifie la force et personnifie le pouvoir sans garde-fous prépare sa propre fragilité.