Certains responsables politiques et commentateurs européens reprennent à leur compte un argument pour le moins étonnant : les sanctions contre la Russie seraient inefficaces, car son économie continue de croître. Ce raccourci, largement relayé, est non seulement économiquement erroné, mais politiquement toxique. Il sert à discréditer l’aide à l’Ukraine, à critiquer les gouvernements en place, et à fragiliser l’unité européenne face à l’agression russe. Cette tribune entend démonter cette illusion comptable et ses conséquences politiques.
1. Une croissance tirée par l’effort de guerre
Depuis 2022, l’économie russe est largement réorientée vers la production militaire. Les dépenses de défense officielles représentaient 6 à 7 % du PIB en 2023, mais pourraient atteindre 10 % si l’on inclut les postes budgétaires masqués. Cette production stimule l’industrie, mobilise la main-d’œuvre, et fait mécaniquement croître le PIB. Pourtant, cette croissance est trompeuse : elle repose sur des biens qui seront détruits (munitions, chars, drones), sans effet positif sur le bien-être civil ou la productivité future.
2. Le PIB n’intègre ni les destructions ni le recul social
Le produit intérieur brut mesure la valeur de tout ce qui est produit, mais ne retranche ni les destructions, ni les pertes humaines, ni l’exode des cerveaux. En Russie, ces facteurs sont considérables. Le PIB ne reflète donc pas l’appauvrissement technologique, la baisse du niveau de vie, ou les pénuries croissantes. Une croissance du PIB n’est pas synonyme de progrès réel, encore moins de puissance stratégique durable.
3. Une récupération politique opportuniste
Ce mirage de croissance est récupéré par des partis d’opposition européens de tous bords : souverainistes, nationalistes ou extrême gauche. Ils s’en servent pour affirmer que les sanctions nous pénalisent plus que la Russie, et pour discréditer la politique de soutien à l’Ukraine. Cette logique est erronée : les sanctions freinent la modernisation de l’appareil militaire russe, réduisent ses capacités à long terme, et maintiennent une pression sur son isolement technologique et financier.
4. Le piège logique : croire que l’ennemi gagne parce qu’il tient debout
Dans toute guerre longue, il est normal que l’adversaire s’adapte et résiste. Mais cela ne signifie pas qu’il progresse. En confondant résilience momentanée et prospérité stratégique, les critiques des sanctions tombent dans le piège de l’apparence. La Russie, sous régime autoritaire, peut canaliser toutes ses ressources vers l’effort de guerre. Cela n’en fait pas un modèle, ni une victoire. C’est au contraire un signe d’isolement et de régression.
Conclusion : l’Europe doit maintenir sa lucidité
Face aux récits manipulateurs, l’Europe doit rester ferme et rationnelle. Aider l’Ukraine n’est pas une erreur, c’est une exigence morale, stratégique et démocratique. Les chiffres bruts de croissance russe ne doivent pas nous aveugler : ils masquent une économie de guerre appauvrie, militarisée, et déconnectée de tout progrès humain. Il est temps de rappeler que toute croissance n’est pas bonne par nature, surtout quand elle repose sur la destruction.