L’honneur contre le réalisme des résignés

À force de commenter les guerres du monde avec des raisonnements glacés, certains oublient que la politique n’est pas seulement affaire d’intérêts : elle est aussi, parfois, une question d’honneur.
Face à ceux qui invoquent le « réalisme » pour justifier la soumission, je veux rappeler une évidence que l’histoire française porte en elle : il y a des réalités qu’on ne doit pas accepter. L’honneur n’est pas une faiblesse romantique : il est une force de transformation du réel.

Ce matin encore, des commentateurs français, parlant du conflit entre l’Ukraine et la Russie, tenaient ce discours devenu familier : il faudrait que Volodymyr Zelensky remercie Donald Trump pour ses prétendues négociations avec Vladimir Poutine. Parmi eux, Gérard Araud, ancien ambassadeur de France, expliquait doctement que « dans les relations internationales, il n’existe pas de morale ; seul le principe de réalité compte ».

Cette affirmation m’a frappé, non par sa nouveauté, mais par son insupportable familiarité. Ce soi-disant réalisme, présenté comme une sagesse supérieure, n’est rien d’autre que la répétition d’un vieux discours français : celui de 1940, lorsque les dirigeants de Vichy, sous la conduite du maréchal Pétain, justifiaient la reddition devant l’Allemagne nazie au nom du « réalisme ». La France était battue ; la France devait composer ; la France devait s’adapter. Accepter l’inacceptable, en prétendant sauver l’essentiel.

Il y a dans cet argumentaire une constante qui mérite d’être dénoncée. Il transforme la faiblesse passagère en loi naturelle. Il érige la contrainte en doctrine. Il nie la possibilité même de résister, d’espérer, de construire autrement que sous la férule du plus fort.

Or ce qui me frappe davantage encore, c’est l’hypocrisie du temps : ces mêmes commentateurs se réclament du général de Gaulle, devenu en France une figure quasiment sacrée. Ils se disent gaullistes. Mais à travers leur invocation du « principe de réalité », ils se rangent précisément du côté contre lequel de Gaulle s’est élevé de toutes ses forces.

De Gaulle, en juin 1940, a refusé la réalité militaire écrasante. Il a refusé de croire que tout était joué parce que tout semblait perdu. Il n’a pas fondé sa politique sur les faits du moment, mais sur une idée supérieure : celle de la France libre, de la France digne. Dans ses Mémoires de guerre, il écrivait : « Toute ma vie, je me suis fait une certaine idée de la France », une idée qui justement transcendait la défaite, les calculs rationnels, les renoncements prétendument « lucides ».

Être gaulliste, ce n’est pas s’agenouiller devant les faits accomplis. C’est refuser de prendre le rapport de force immédiat comme unique horizon. C’est parier sur l’histoire longue, sur la force de l’esprit, sur le sursaut possible des nations et des peuples. C’est se souvenir que les réalités changent, justement parce que des hommes refusent de les accepter telles quelles.

Lorsqu’aujourd’hui, face à l’agression russe, des voix françaises expliquent froidement que l’Ukraine doit plier, négocier, remercier son bourreau, elles ne font pas preuve de réalisme : elles répètent la vieille musique de la résignation. Elles valident, au nom d’une soi-disant sagesse, la loi du plus fort. Et ce faisant, elles trahissent tout ce qu’elles prétendent honorer dans la mémoire du général de Gaulle.

À ceux qui nous parlent de réalisme sans honneur, il faudrait rappeler que l’histoire n’est pas écrite uniquement par ceux qui s’inclinent. Elle est écrite aussi, et peut-être surtout, par ceux qui se lèvent, même seuls, même contre toute apparence. C’est ainsi que la France, un jour, est redevenue la France.