Un complexe de supériorité ancré dans l’histoire
Depuis 1945, les États-Unis n’ont pas seulement remporté une guerre : ils ont imposé un ordre mondial. Grâce à :
- leur supériorité industrielle et militaire intacte après la guerre,
- le Plan Marshall qui leur donne un rôle structurant en Europe,
- la création d’institutions internationales à leur image (ONU, FMI, Banque mondiale),
- la puissance du dollar comme monnaie de réserve mondiale,
les États-Unis se sont positionnés comme leader naturel d’un monde libre face au bloc soviétique. Cette position de domination a fini par se confondre avec une conviction de légitimité morale – celle d’un peuple « exceptionnel », dépositaire du progrès, de la liberté, et de l’ordre.
Des échecs répétés, sans remise en question réelle
Et pourtant, si l’on regarde les décennies suivantes :
- Vietnam (1965–1975) : une défaite militaire et morale,
- Irak (2003) : une guerre fondée sur un mensonge (les armes de destruction massive), un chaos géopolitique durable,
- Afghanistan (2001–2021) : deux décennies pour finalement réinstaller les talibans au pouvoir,
- Soutiens ambigus à des régimes autoritaires dans le monde entier (Chili, Iran du Shah, Arabie saoudite…)
À chaque fois, le récit national s’est efforcé d’absoudre les erreurs, en accusant des circonstances extérieures, la trahison des alliés, ou l’incompréhension des peuples « libérés ». L’Amérique ne se remet jamais vraiment en cause, parce qu’elle croit incarner le Bien.
Trump : l’héritier dégénéré du mythe
Donald Trump ne fait que pousser à l’extrême cette logique d’hubris, en la débarrassant de tout vernis moral :
- Il instrumentalise la puissance économique des États-Unis comme une arme de chantage (droits de douane contre le Mexique, l’Europe, la Chine).
- Il méprise les alliances historiques (OTAN, G7) au profit d’accords bilatéraux où l’Amérique peut imposer sa loi.
- Il présente l’économie américaine comme invincible, refusant d’en voir les faiblesses structurelles : dette, inégalités, désindustrialisation partielle, perte d’influence morale.
Mais ce faisant, il fragilise l’ordre mondial que les États-Unis avaient eux-mêmes construit. Ses guerres commerciales et son isolationnisme relatif risquent d’affaiblir à la fois la croissance mondiale et la cohésion de l’Occident, tout en donnant un avantage stratégique à la Chine.
Un aveuglement dangereux
La plus grande faiblesse des États-Unis aujourd’hui est peut-être leur incapacité à tirer les leçons de l’histoire. Le pays persiste à croire que sa richesse, son armée, et son soft power suffisent à maintenir sa suprématie.
Or, dans un monde multipolaire :
- L’autorité ne repose plus seulement sur la force,
- La confiance ne se décrète pas, elle se mérite,
- L’économie mondiale est interdépendante, et non soumise à un centre unique.
Conclusion
L’Amérique a gagné la guerre, mais semble avoir perdu la capacité à se remettre en question.
L’hubris de Trump n’est pas une rupture, c’est une caricature révélatrice : celle d’un empire qui refuse de vieillir, et qui s’accroche à la force quand le monde réclame la lucidité.
Les moteurs cachés de l’hubris américain
Derrière l’idéologie affichée de libération des peuples et de défense de la démocratie, les États-Unis ont souvent agi selon trois grands moteurs fondamentaux, communs à bien des empires, mais dissimulés sous un langage moral.
- La lutte contre le communisme : Dès la guerre froide, la politique étrangère américaine s’est articulée autour de l’endiguement de l’idéologie soviétique. Ce prétexte idéologique a justifié aussi bien des guerres que des soutiens à des dictatures. Mais sous cette lutte idéologique se cachaient des objectifs stratégiques et économiques.
- L’argent : Défense du dollar, contrôle des ressources (notamment pétrolières), influence via les multinationales et institutions financières mondiales. L’expansion économique a souvent été le moteur réel, masqué par le discours de la liberté.
- La vengeance : Chaque attaque ou humiliation perçue a déclenché une réponse démesurée – de Pearl Harbor à l’Afghanistan post-11 septembre – révélant un ressort émotionnel puissant dans la politique étrangère américaine.
Ces trois moteurs – idéologie, intérêts économiques, et vengeance – ne sont pas propres aux États-Unis. L’Europe coloniale, la Russie tsariste puis soviétique, la Chine contemporaine, les puissances du Moyen-Orient : tous ont justifié leurs ambitions par un discours supérieur, souvent religieux, identitaire ou civilisationnel.
Enfin, il serait injuste de ne pas mentionner la faute morale historique des puissances colonisatrices dans le désordre mondial actuel. En particulier, **le rôle de l’Angleterre au Moyen-Orient**, notamment dans la genèse du conflit israélo-palestinien, a laissé des cicatrices durables, ignorées ou minimisées. Ces responsabilités historiques contribuent aujourd’hui encore à l’instabilité globale, et rendent la leçon de morale occidentale souvent inaudible.
Ainsi, l’hubris américain ne doit pas être vu comme un accident, mais comme une continuation moderne d’une logique impériale plus vaste, où les intérêts sont maquillés en principes.