Nuremberg et Jim Crow : le miroir noir des vertus démocratiques.

Cette phrase, que l’on aurait pu attribuer à un cynique désabusé de l’Antiquité, résume pourtant un paradoxe historique bien réel. Au procès de Nuremberg, entre 1945 et 1946, les puissances alliées ont condamné les dirigeants nazis non seulement pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, mais aussi pour avoir érigé en lois une idéologie raciste et déshumanisante. L’Europe, dévastée, assistait alors à une renaissance morale fondée sur les droits de l’homme universels.

Pourtant, l’un des pays siégeant à la table des juges — les États-Unis d’Amérique — appliquait encore chez lui un système de ségrégation raciale institutionnalisé. Les lois Jim Crow, en vigueur dans le Sud, interdisaient aux Noirs l’accès aux mêmes écoles, transports, hôpitaux, restaurants, que les Blancs. Pire encore : certains cadres juridiques nazis s’étaient explicitement inspirés de la législation américaine.

Cette contradiction soulève une question fondamentale : qu’est-ce qu’une justice qui condamne ailleurs ce qu’elle tolère chez elle ? Peut-on juger autrui sans se juger soi-même ? Et que reste-t-il de l’universalité morale lorsqu’elle sert de paravent à une puissance politique?

I. Nuremberg : un procès pour l’humanité

Le procès de Nuremberg fut le premier à instituer une justice pénale internationale. Il s’agissait de juger non seulement des actes de guerre ou des massacres, mais aussi des idéologies. Les lois raciales nazies, les persécutions systématiques, les exterminations industrielles furent ainsi considérées non seulement comme des crimes allemands, mais comme des crimes contre l’humanité — une notion nouvelle, qui désignait tout acte si inhumain qu’il offensait l’ensemble de la civilisation.

Ce fut une rupture majeure dans le droit international, qui jusque-là reconnaissait peu le droit de s’ingérer dans les affaires intérieures d’un État souverain. Pour la première fois, des individus furent jugés non parce qu’ils avaient perdu la guerre, mais parce qu’ils avaient violé un principe plus fondamental que tout pouvoir d’État : la dignité humaine.

II. Le paradoxe américain : des juges aux mains sales ?

Mais cette prétention à l’universalité se heurte rapidement à une contradiction gênante. Les procureurs américains, qui dénonçaient à juste titre l’idéologie raciste du régime nazi, représentaient une nation où la ségrégation raciale était encore une réalité légale.

Les lois Jim Crow, en vigueur dans de nombreux États américains depuis la fin du XIXe siècle, instauraient une séparation rigide entre Blancs et Noirs : écoles, transports, lieux publics, hôpitaux, même les cimetières. Les mariages mixtes étaient interdits. Les droits civiques des Afro-Américains étaient systématiquement bafoués. Ce régime d’apartheid interne ne sera juridiquement aboli qu’à partir du Civil Rights Act de 1964.

Plus troublant encore : les lois raciales nazies de 1935 — les lois de Nuremberg — ont été en partie inspirées par les lois américaines contre les mariages interraciaux et les politiques eugénistes. Des juristes nazis ont étudié les textes américains, notamment ceux de l’État de Virginie, qu’ils considéraient comme un modèle dans la structuration raciale du droit. L’Amérique des années 1930 était à l’avant-garde de l’eugénisme institutionnel, avec des programmes de stérilisation forcée visant les femmes pauvres, les handicapés ou les minorités raciales.

Ainsi, le procès de Nuremberg fut une mise en scène de la morale universelle par des puissances qui ne l’appliquaient pas chez elles. Ce n’est pas là une condamnation du procès en lui-même — qui fut un progrès considérable pour l’humanité — mais un rappel nécessaire : nul n’est totalement innocent dans le jeu des puissances, même quand il tient le marteau du juge.

III. La morale, l’universel et les limites de l’État de droit

Peut-on juger au nom de principes universels sans les appliquer soi-même ? Pour Kant, la morale repose sur l’impératif catégorique : « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir qu’elle devienne une loi universelle. » Autrement dit, ce que l’on exige des autres, on doit l’exiger de soi. Or, à Nuremberg, cette exigence a été suspendue : les vainqueurs ont jugé les vaincus selon des principes qu’ils n’appliquaient pas intégralement chez eux.

Hannah Arendt, observant le procès Eichmann, dénonça cette tension entre le droit et la morale, entre la justice comme instrument de vérité et la justice comme théâtre du pouvoir. À trop instrumentaliser la justice pour des causes politiques, même justes, on en affaiblit le fondement moral.

Et pourtant, Nuremberg demeure une étape fondatrice. Il faut apprendre à penser dans la complexité : une justice imparfaite peut tout de même poser des fondements solides. Ce procès n’a pas été l’achèvement d’une morale universelle, mais le début d’une conscience collective mondiale. Il a ouvert une brèche dans l’impunité des États.

Mais cette brèche ne vaut que si elle est constamment élargie, approfondie, défendue. L’universel n’est pas un acquis : c’est une conquête fragile, toujours menacée par les replis identitaires, les idéologies de domination, et la tentation des démocraties de fermer les yeux sur leurs propres injustices.

Conclusion : Le miroir moral de Nuremberg

Le procès de Nuremberg fut une rupture historique, une tentative inédite d’imposer la justice au-delà des États et des armes. Il affirma hautement l’idée que certains actes — même couverts par des lois — sont inacceptables au regard de la conscience humaine. Mais cette proclamation d’un droit supérieur fut entachée par les silences de ses propres auteurs. Les États-Unis, en particulier, ont longtemps maintenu chez eux ce que Nuremberg condamnait ailleurs.

Faut-il dès lors renoncer à l’idée d’une justice universelle ? Non. Mais il faut l’aborder avec lucidité. Le procès de Nuremberg fut à la fois une fondation morale et un aveu d’hypocrisie. Il faut le tenir comme un miroir, non pour y chercher notre reflet flatteur, mais pour y voir ce que nous refusons souvent de regarder.

Aujourd’hui encore, ce miroir nous interroge : sommes-nous dignes des principes que nous prétendons défendre ? Ou les invoquons-nous seulement quand cela sert notre puissance ?
Le vrai courage moral n’est pas de condamner l’inhumain chez les autres. Il est d’avoir l’honnêteté de l’identifier en soi.