
Depuis plusieurs années, Bernard Arnault, PDG du groupe LVMH, se présente comme un modèle de patriotisme économique français. Lors de son audition devant la commission d’enquête du Sénat sur l’optimisation fiscale, il a mis en avant la contribution du groupe à l’emploi, à la production, et à la fiscalité nationale. Mais ce discours, flatteur pour l’opinion publique, résiste-t-il à l’examen ? La réalité révèle un contraste marqué entre les choix industriels du groupe – cohérents avec une stratégie de valorisation du savoir-faire français – et les décisions patrimoniales personnelles de Bernard Arnault, notamment l’usage de holdings belges pour loger ses actifs. Cette dissociation, loin d’être un cas isolé, se retrouve chez d’autres grandes fortunes françaises.
1. La production en France : un levier marketing autant qu’un attachement industriel
LVMH fabrique une part importante de ses produits en France : maroquinerie Louis Vuitton, champagne Moët & Chandon, cognac Hennessy, parfums Dior, haute couture, joaillerie… Ce choix est moins un acte patriotique qu’un outil stratégique : le « Made in France » incarne la qualité, le luxe, l’héritage culturel. Il légitime les prix élevés et alimente l’image d’authenticité que recherchent les clients internationaux.
2. Une fiscalité en France… parce que la valeur y est créée
Puisque les usines, les ateliers, les centres de design et les équipes sont basés en France, les profits qui en découlent y sont imposables. Le fait que LVMH paye une grande part de ses impôts en France découle donc du modèle de production. Ce n’est pas un choix désintéressé : c’est une conséquence directe de la localisation de la valeur ajoutée, comme dans toute entreprise implantée localement.
3. La stratégie patrimoniale : un ancrage belge opportun
Contrairement au discours affiché, Bernard Arnault a transféré à deux holdings belges (Pilinvest et Protectinvest) une partie de ses actions LVMH. Pourquoi ? Parce que la Belgique offre un cadre fiscal très favorable pour les grandes fortunes : pas d’impôt sur la fortune, exonération des plus-values, droits de succession réduits. Ce montage optimise la transmission de son patrimoine tout en minimisant sa charge fiscale personnelle. Rappelons qu’en 2012, Bernard Arnault avait brièvement demandé la nationalité belge avant de faire machine arrière sous la pression médiatique.
4. Des cas similaires : Bettencourt, Dassault, Pinault
– Liliane Bettencourt (L’Oréal) : avait protégé son immense patrimoine via des fondations et sociétés fiduciaires suisses et monégasques.
– Serge Dassault (Dassault Aviation, Le Figaro) : a longtemps organisé son empire familial dans un but de contrôle strict, avec une structure d’optimisation.
– François Pinault (Kering) : domicilié fiscalement à Londres pendant de nombreuses années, avant de revenir en France. Il avait bénéficié d’un environnement très libéral en matière de fiscalité sur les capitaux.
Conclusion
Le patriotisme économique affiché par Bernard Arnault et d’autres grandes fortunes est souvent le reflet d’une stratégie d’image, cohérente avec leurs intérêts industriels. Mais leur gestion patrimoniale personnelle montre une autre logique : celle de l’optimisation, parfois délocalisée, souvent discrète. Cela interroge la cohérence morale entre les discours et les actes. Dans une démocratie mature, l’exemplarité fiscale ne devrait-elle pas s’imposer à ceux qui bénéficient le plus de la stabilité économique, juridique et sociale ?