Penser l’horreur : une réflexion inconfortable sur Gaza, la morale et la guerre.

Introduction

Il est des sujets où l’émotion immédiate semble devoir suffire : la guerre, les massacres de civils, la destruction de vies innocentes.
Face à l’horreur qui frappe aujourd’hui la bande de Gaza, l’indignation est naturelle, évidente, nécessaire.

Mais parfois, au-delà du tumulte des réactions, surgit une pensée plus froide, plus difficile à exprimer. Une interrogation dérangeante, presque indécente, mais que je n’ai pas voulu chasser sans l’examiner.
Cette réflexion, née d’une approche « mathématique », m’a conduit à regarder autrement l’ampleur de la tragédie — sans rien renier de l’émotion première, sans rien excuser non plus.
Penser l’horreur: c’est l’effort que je vous propose dans les lignes qui suivent.

La réalité physique de Gaza

La bande de Gaza s’étend sur environ 360 km² dont 151 km2 sont réservés à l’agriculture et abrite plus de 2,23 millions de personnes(chiffres des bureau de l’ONU). Si l’on considère que 209 km² sont véritablement urbanisés, la densité de population atteint 10,670 habitants par km² — une concentration humaine extrême. Dans un tel contexte, toute opération militaire d’ampleur devrait mécaniquement entraîner des pertes civiles massives, bien au-delà des chiffres, pourtant tragiques, qui nous parviennent aujourd’hui.

Sans jamais relativiser la mort de milliers d’innocents, il faut constater qu’en termes purement statistiques, la catastrophe aurait pu être infiniment plus grande. Cela ne justifie rien sur le plan moral. Cela ne légitime pas les choix politiques ou militaires faits par Israël. Mais cela révèle, à contrecœur, que l’horreur que nous voyons n’est pas celle d’une guerre « totale » ou indiscriminée — ce qu’une froide logique de la destruction, si elle avait été menée jusqu’au bout, aurait produit.

La tension morale insupportable

La guerre est toujours un échec de la politique. Mais la manière dont nous la pensons ou refusons de la penser conditionne notre capacité future à reconstruire un ordre plus juste.

Se demander pourquoi, malgré la densité extrême de Gaza et la violence des opérations, le nombre de morts n’est pas encore plus effroyable, n’est pas faire preuve de cynisme. C’est tenter de garder un regard lucide sur la mécanique de l’horreur.
C’est refuser de laisser la violence absorber toute possibilité d’analyse, toute capacité à formuler un futur différent.

Comme le rappelait Hannah Arendt, penser dans l’obscurité des temps n’est pas un luxe intellectuel : c’est une nécessité vitale pour éviter que le réel lui-même ne soit submergé par les passions, les slogans, ou le simple oubli.

L’hypocrisie morale internationale

L’histoire récente nous montre combien la morale internationale est à géométrie variable. La Chine ne s’émeut guère des horreurs en Ukraine. Les États-Unis, tout au long du XXᵉ siècle, du Vietnam à l’Amérique du Sud, ont souvent bafoué les principes qu’ils prétendaient incarner. Partout, les grandes puissances ont pratiqué la violence en fonction de leurs intérêts, et l’indignation a suivi des chemins rarement innocents.

Aujourd’hui, dans un monde saturé par l’économie de l’attention et fragmenté par les réseaux sociaux, cette hypocrisie devient plus aiguë encore. Comme Hannah Arendt l’avait pressenti, nous assistons à l’effacement progressif du monde commun, à la substitution des faits par des récits émotionnels, à l’isolement des individus dans des communautés de croyance. La capacité à penser la complexité, à affronter les zones grises du réel, s’efface peu à peu.

Une éthique de la pensée contre la barbarie

La véritable éthique face aux horreurs de notre temps n’est pas dans l’aveuglement, ni dans l’émotion brute.
Elle est dans la persistance à penser ce qui est, même lorsque ce qui est est insupportable.

Cette pensée doit être :
– Exigeante : refusant les simplifications hâtives ;
– Humble : reconnaissant que comprendre n’est jamais justifier ;
– Fidèle à la réalité : même quand la réalité contredit nos désirs, nos identifications ou nos camps.

Face aux ruines de Gaza, face aux victimes civiles écrasées dans ce piège historique et géographique, il ne s’agit pas de chercher à excuser, ni même à « comprendre » au sens faible.
Il s’agit de maintenir cette fine ligne de crête où la lucidité et la compassion ne s’opposent pas, mais se soutiennent mutuellement.

Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons encore croire qu’une politique humaine reste possible.

Conclusion

« Penser, c’est vivre dangereusement. »
Hannah Arendt, La Vie de l’esprit