
1. Une confusion toxique : fortune = intelligence
L’époque semble fascinée par celles et ceux qui ont « réussi » : Elon Musk, Peter Thiel, Jeff Bezos, Mark Zuckerberg… Pourtant, cette réussite est mesurée presque exclusivement à l’aune de leur fortune personnelle, comme si l’argent était la preuve ultime du génie, du mérite ou de la clairvoyance.
Cette idée, profondément ancrée dans l’idéologie néolibérale, repose sur un mythe : « Si quelqu’un est devenu milliardaire, c’est qu’il a eu raison. »
Mais ce raccourci est dangereux. Il masque :
– les conditions d’origine favorables (familles riches, accès aux meilleures universités, réseaux puissants) ;
– la part de chance ou de conjoncture historique (Internet naissant, explosion du capital-risque) ;
– les règles du jeu économique, souvent biaisées par la dérégulation ou la fiscalité accommodante.
Peter Thiel, qui se présente comme un « intellectuel libertarien », a financé des figures populistes, soutenu l’idée que la démocratie est incompatible avec la liberté, et méprise ouvertement les institutions. Elon Musk, pour sa part, semble penser que sa fortune lui donne le droit de réécrire les règles du débat public — quitte à diffuser mensonges, provocations, ou politiques personnelles via Twitter/X.
2. Les vrais génies ne sont pas sur les scènes de TED
Dans les laboratoires publics, dans les universités, dans les hôpitaux, dans les entreprises industrielles, des milliers de femmes et d’hommes créent, innovent, réparent, enseignent chaque jour, souvent sans reconnaissance médiatique, ni fortune personnelle.
Qui parle de :
– la mathématicienne qui travaille sur l’optimisation de réseaux énergétiques ?
– l’ingénieur qui conçoit des procédés chimiques moins polluants ?
– le biologiste qui identifie une mutation rare ?
– le chercheur en sociologie qui révèle les effets invisibles de la pauvreté ?
Ces gens sont les véritables élites intellectuelles, parce qu’ils œuvrent pour la connaissance, l’émancipation, et parfois le bien commun, sans capitaliser leur nom en actions cotées.
3. Une dérive inquiétante : du pouvoir de l’argent à l’arrogance politique
Lorsque des milliardaires s’imaginent plus compétents que les institutions, plus éclairés que les scientifiques, plus légitimes que les représentants élus, ils deviennent un danger pour la démocratie.
Peter Thiel a théorisé l’idée qu’un dirigeant fort, hors du jeu électoral, vaudrait mieux qu’un peuple ignorant. Elon Musk s’arroge le pouvoir de décider ce qui peut être dit ou non dans l’espace public, sans rendre de comptes.
Dans cette vision, les institutions sont des obstacles, la délibération est une perte de temps, et l’élite ne se définit plus par le savoir, mais par le compte bancaire.
Conclusion : réhabiliter les vraies élites
Il est temps de redonner à l’intelligence silencieuse la place qu’elle mérite. L’élite n’est pas celle qui achète des îles ou des réseaux sociaux, mais celle qui produit de la connaissance, soigne, forme, construit — souvent dans des conditions précaires, sans spot ni fortune.
La vraie grandeur n’est pas dans les palmarès de Forbes. Elle est dans les gestes répétés du quotidien, dans l’effort patient de comprendre, dans le courage de transmettre sans dominer.